A propos du livre de Françoise Wilder : Margarethe Hilferding, une femme chez les premiers psychanalystes, Editions Epel, 2015.
 

« Les institutions sont telles que seul demeure le nom de ceux qui fondent, adhèrent ou collent, ainsi que celui des décollés, des déchirés par conflit. Le nom de ceux et celles qui seulement passent s'efface. »[1]

Le nom de cette passante, celui de Margarethe Hilferding, Françoise Wilder nous dit l'avoir rencontré il y a 9 ans, dans une note de bas de page d'un article. Un nom certes, mais accompagné de propos inouïs, qui nous dit-elle, l'ont choquée. F. Wilder s'est alors attachée à retrouver la personne qui portait ce nom. C'est lors d'un colloque des CCAF intitulé « Les dessous du divan », en 2008, que F. Wilder nous a présenté Madame Hilferding, première étape de cette recherche qui trouve aujourd'hui son aboutissement dans ce livre.

Françoise Wilder nous indique le chemin qu'elle-même a suivi pour trouver trace de cette femme, première à être admise à la Société psychanalytique de Vienne[2] et qui n'avait pas d'existence dans la mémoire des psychanalystes. Elle est partie à sa recherche, considérant que quelqu'une qui s'était autorisée à affirmer « l'enfant est un objet sexuel naturel pour sa mère »[3] dans une assemblée de messieurs qui se demandaient si les femmes pouvaient être psychanalystes, n'était certainement pas une quelconque.

Qui était donc Margarethe Hilferding ? Françoise Wilder nous dresse le portrait d'une femme singulière, première femme chez les premiers psychanalystes, mais aussi première femme à faire des études de médecine jusque-là réservées aux hommes.

Née à Vienne en 1871, de famille juive, intellectuelle passionnée, M. Hilferding militera pour la cause des femmes et le contrôle des naissances. Ses luttes politiques et sociales seront toujours au plus près de la vie concrète des femmes ouvrières. Sa vie s'achèvera en 1942 dans le camp de Treblinka.

 

J'ai lu ce livre comme la rencontre, par le fait même de la psychanalyse, de deux femmes. Elles se rencontrent, là, chez Freud, un mercredi, lors des séances de la Société psychanalytique de Vienne. Qu'est-ce que cette société ? Ceux qui en font partie, (puisqu'il n'y a pas de femme avant ce soir-là) seront nommés plus tard « les premiers psychanalystes ». Se nomment-ils ainsi ? À ce moment-là ? Pas certain. Ils se qualifient d'abord comme  médecin… et inventent la psychanalyse. Théoriciens, curieux, ils cherchent… et trouvent.

De quoi est-il question ? De l'entrée de Madame Hilferding dans la Société du mercredi. Elle est médecin, (tout va bien !) mais elle est femme. Ils ont déjà mis bien du temps à accepter sa candidature – l'un, Sadger, disant son opposition de principe à la venue de femme dans la société du mercredi. Il faudra l'autorité de Freud pour que ce principe ne fasse plus obstacle. Les choses ne seront pas pour autant faciles pour elle ; il faudra plusieurs tours de scrutin pour qu'enfin elle soit admise. Et elle aura à tenir une conférence.

Cette conférence s'intitule : Les fondements de l'amour maternel.  De quoi va-t-elle donc leur parler ? De la vie sexuelle des femmes, de la masturbation que les fillettes pratiquent « sans culpabilité », dira-t-elle. Et plus encore, de ce qu'on peut nommer une érotique maternelle, allant jusqu'à affirmer que « l'enfant est un objet sexuel pour sa mère ». C'en est trop pour ces messieurs qui ne l'ont admise qu'avec réticence. Tout à coup les voilà  sourds. Ils se hâtent de recouvrir ce qu'elle vient de leur dire par des discours insipides. Prompts à discourir sur la nature féminine, La femme, ils ne pourront pas entendre ce que vient leur dire une femme, dont les propos ne sont pas du registre de la spéculation théorique, mais s'appuient sur son expérience. « Médecin des femmes et des filles », c'est ainsi qu'elle se qualifiait. Les propos de Margarethe Hilferding ne seront pas repris ; ils ne subsisteront que dans les notes prises par Rank, secrétaire de ces réunions.

A partir de cette rencontre, ce soir-là, à la Société du mercredi, Françoise Wilder ne quittera  plus Margarethe Hilferding. La composition et le style de ce livre témoignent d'une position particulière de l'auteure vis-à-vis de celle qu'elle s'emploie à sortir de l'oubli : une présence, un accompagnement plutôt qu'une objectivité ou une neutralité d'historienne. De ses années d'enfance jusqu'à sa disparition dans le camp de Treblinka, F. Wilder se tiendra aux côtés de M. Hilferding, avec respect, et une certaine amitié.

Ainsi, nous donnant lecture d'un poème traduit par Margarethe Hilferding dans ses années de jeunesse, Françoise Wilder écrit : « Au dernier vers, je l'ai trouvée. Elle est là lestée d'inconnu, à découvert d'une souffrance sans plainte. Elle écrit dans le retrait. Peut-être compose-t-elle comme je le fais ; dans un coin au nord de la maison, devant un mur. La lumière et le soleil sont consignés dehors.[4] » 

Si l'éducation des filles dans le milieu social de M. Hilferding est éducation aux savoirs, cela ne va pas sans une multitude de restrictions. Si nager, courir, grimper aux arbres sont choses interdites, il ne reste alors que l'immobilité de la lecture, de l'écriture, de la rêverie. Françoise Wilder nous décrit Margarethe Hilferding à la fois rêveuse et en lutte contre cette tendance : « Les sciences naturelles s'opposent à sa tendance ; elle les choisit. La médecine, parce que c'est possible et pratique, dira-t-elle. Et moi qui sais ce que cette possibilité lui a coûté, je m'émerveille ». [5]

Les études de médecine sont réservés aux hommes, alors elle se faufile : « Elle s'est glissée dans quelques cours de médecine selon la permission qui lui en est faite par l'un ou l'autre des maîtres ». « J'aime cela : qu'elle aille partout où elle peut, partout où c'est intéressant, partout où c'est possible ». [6]

Et puis, comme d'évidence, elles en viendront toutes deux à dialoguer. Françoise Wilder questionne Margarethe Hilferding sur les suites de sa démission de la Société psychanalytique de Vienne. Celle-ci répond, précisant ce que la psychanalyse était pour elle : « Il y a dans les hypothèses de Freud l'outil qui permet de singulariser chaque façon de souffrir, de désirer, de vivre. Mes patientes étaient des femmes pauvres, souvent mal traitées et de plusieurs façons. Chercher avec chacune ce qui lui était propre et insoumis au collectif, voilà ce à quoi la psychanalyse contribuait dans ma pratique ». Elle poursuit en  interrogeant à son tour, non sans quelque malice : « Je ne sais pas si la psychanalyse a trouvé, dans votre temps, un régime de critique qui ne se réduise pas à des affrontements de personnes, à de brusques mouvements d'appareils. »[7] !

 

 

[1]Margarethe Hilferding, une femme chez les premiers psychanalystes,  F. Wilder, Editions Epel, 2015, page 8.

[2] La Société psychanalytique de Vienne est l'association de ceux et celles qui furent nommés « après-coup » les premiers psychanalystes et qui se réunissaient chez Freud le mercredi. Cf. Les premiers psychanalystes. Minutes de la Société psychanalytique de Vienne, trad. Nina Bakman, Paris, Gallimard, 1979.

[3] Ou encore : « Il n'y a pas d'amour maternel inné. […] il semble que ce soit l'interaction physique entre la mère et l'enfant qui suscite l'amour maternel.[…] et si nous admettons chez l'enfant l'existence d'un complexe d'Œdipe, il trouve son origine dans l'excitation sexuelle procurée par la mère –ce qui présuppose une excitation érotique identique chez celle-ci. », op. cit., page 64.

[4] Ibidem,  page 13.

[5] Ibidem, page 26.

[6] Ibidem, pages 36 et 37.

[7] Ibidem, pages 94 et 95.

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